L'hermaphrodisme antique : une dualité symbolique et réelle
- Julie Bünzli, Mnémosyne
- 23 déc. 2025
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Le dieu Hermaphroditos
Les Grecs anciens qualifiaient d’hermaphrodite toute divinité qui portait une « ambiguïté sexuelle », c’est-à-dire un trait physique, apparaissant dans au moins l’une de ses formes, qui ne correspondait pas au sexe de la divinité (une femme avec une barbe, par exemple). Dans certains récits par exemple, Dionysos est qualifié d’hermaphrodite, car il est montré sur certaines statues sans barbe et avec des traits efféminés. Cependant, il existe également une figure divine spécifique de l’hermaphrodite, qui se nomme Hermaphroditos. Fils d’Aphrodite, représentation de la féminité, et d’Hermès, représentation de la masculinité, il symbolise l’union des deux pôles sexuels. Par ailleurs, comme pour chaque dieu, certaines offrandes ou symboliques lui sont associées ; bien qu’elles soient le plus souvent liées à l’abondance et à la richesse, elles restent toutefois assez méconnues. De plus, il possède peu de statues ou de peintures associées à son nom. En effet, de part ses attributs de femme et d’homme et la versatilité de ses portraits, cette divinité est souvent mal identifié parmis les autres dieux et déesses, ce qui explique la confusion générale autour de son statut et le peu de représentations.
Les origines du mythes d’Hermaphroditos sont nombreuses et varient selon les sources. Nous ne présenterons ici que le récit d’Ovide, poète du Ier siècle avant notre ère, qui donne le récit de sa naissance. Cette histoire est racontée dans Les Métamorphoses qui contient plusieurs récits sur des transformations et est narrée par les trois sœurs de Minyas (protagonistes et narratrices). Le récit se déroule de la manière suivante [1] : le fils d’Hermès et d’Aphrodite part en Carie à l’âge de 15 ans. C’est un jeune adolescent décrit comme étant très beau, qui découvre lors de son voyage un lac magnifique. A sa source se trouve la nymphe Salmacis qui tombe immédiatement amoureuse du garçon. Or, celui-ci refuse ses avances. Il décide plus tard de se baigner dans les eaux du lac, en pensant que la naïade était partie. La nymphe profite de cet instant pour se jeter sur lui et implore les dieux de les unir pour toujours. C’est ce qu’ils font et de leurs deux corps naît celui d’Hermaphroditos. Celui-ci demande alors à ses parents divins :
« Accordez à votre fils, qui tient de vous deux son nom, une grâce, ô mon père, ô ma mère ! Que tout homme, après s’être baigné dans ces ondes, ne soit, quand il en sortira, plus qu’à moitié un homme !
Il implore donc ses parents d’enchanter le lac afin que tous ceux qui se baigneront dans ces eaux perdent leur virilité, ou gagnent des attributs féminins selon les versions. Notons que dans la conception grecque des genres, l’ajout de traits féminins occasionnent automatiquement une diminution de la virilité.

Et dans la réalité ?
Comme dit plus tôt, il n’est pas rare pour les divinités de posséder à la fois des traits dits « masculins » et dits « féminins ». Par cette double identité, les divinités sont perçues comme plus puissantes et souvent associées à l’abondance, la richesse ou la sexualité.
Cependant, le traitement réservé aux hermaphrodites réels est bien différent de celui des mythes. En Grèce antique, est qualifié d’hermaphrodite, l’« être humain qui réunit certains caractères des deux sexes. » Le véritable hermaphrodisme, au sens moderne du terme, désigne le fait de posséder les deux appareils reproducteurs et est extrêmement rare. C’est pourquoi ceux dont les organes sexuels sont différents de la norme biologique (par exemple, les personnes intersexes [2]) sont considérés comme hermaphrodites. Marie Delcourt, philologue et historienne, explique que ce statut peut même être donné, durant l’Antiquité, lors de confusions : un garçon, qu’on aurait qualifié de fille à la naissance qui, à la puberté, révèle une condition d’homme (organes sexuels mâles) peut être qualifié d’androgyne. À la différence de l’hermaphrodisme qui tient de l’aspect du sexe, l’androgynie s’apparente plutôt à une apparence physique qui ne peut se définir comme étant masculine ou féminine. De fait, dans la Grèce antique, l’androgynie finit par se confondre avec l’hermaphrodisme, au point que ces deux réalités, pourtant distinctes, sont souvent perçues de la même manière et associées aux mêmes connotations négatives. Ainsi, que ce soit une ambiguïté sexuelle ou l’évolution d’une apparence à une autre, l’hermaphrodisme est perçu très négativement en Grèce antique et les personnes concernées subissent beaucoup de violences.
Cette méfiance s’explique par deux aspects principaux : la croyance selon laquelle si un enfant montrait des caractéristiques d’hermaphrodisme, il était le signe de la colère des dieux ; et le fait qu’un androgyne ne pourrait pas entrer dans les rôles (sociaux) qui sont attribués à la femme ou à l’homme, selon la société antique grecque. Très régulièrement, ces personnes sont qualifiées de téras — un terme qui désigne à la fois un monstre, un prodige ou l’annonce d’un malheur — et sont considérées, selon les croyances de l’époque, comme un mauvais présage nécessitant une purification. C’est le rôle de la Cité de mobiliser des devins pour poser une interprétation au prodige, raison pour laquelle ces enfants sont souvent amenés sur la place publique dès la découverte de leur « anomalie » afin que les augures puissent y trouver une explication.
Il existe également des histoires d’hermaphrodites, notamment celle de Polycrite d’Étolie [3]. Il est dit que cet homme, dirigeant de l’Étolie, épousa une Locrienne. Quelques jours plus tard, il mourut. Quand sa femme donna naissance à son enfant, elle découvrit qu’il était hermaphrodite (les traits ou caractéristiques ne sont pas décrits). La mère amena alors son enfant sur la place publique, comme il était coutume de le faire. Les habitants se mirent d’accord sur le fait que l’enfant était le présage d’un différend entre les Étoliens et les Locriens et qu’une purification était nécessaire. Dans la suite du récit, les habitants échouent dans leur quête de purification et une guerre éclate.
Ce mythe représente bien les superstitions liées aux hermaphrodites, cependant, il manque d’expliquer en détail le traitement réel de ces personnes. Il existe en effet une liste des hermaphrodites/androgynes, écrite par Tite-Live, qui rend compte des techniques qui ont été utilisées afin de les supprimer ou les exiler et de purifier la ville. Il est notamment question d’abandon en mer, qui sont suivies d’expiations [4] pour la ville telles que le sacrifice, la collecte d’argent, les offrandes et les prières. Ainsi, les hermaphrodites ont subi toutes sortes de violences. Delcourt explique qu’ « [i]l y a eu en Grèce certainement beaucoup d’enfants qui furent exposés, noyés ou brûlés parce que leur sexe était douteux à leur naissance ou parce qu’il avait paru changer au moment de la puberté. » [5] Cette peur de la monstruosité et de l’impossibilité d’entrer dans un rôle social a conduit à énormément de violences envers les personnes androgynes.
Néanmoins, il arrive que certains auteurs aillent à contre-courant de ces représentations pour peindre des portraits avantageux ou tout du moins les présenter en victime. C’est le cas par exemple de la légende d’Héraïs, écrite par Diodore de Sicile (un historien, géographe et mythographe du Ier siècle avant notre ère), qui, atteinte d’une tumeur au niveau du col de l’utérus, développe un engin masculin. Elle prend alors le nom de « Diophante » et devient un guerrier puissant qui combattra aux côtés du roi de l’empire séleucide, Alexandre 1er Balas (IIe siècle avant notre ère).
Conclusion
Ainsi, l’hermaphrodisme des dieux représente la supériorité de posséder le masculin et le féminin. En revanche, il devient monstruosité quand il s’ancre dans le réel. La vision des hermaphrodites en Grèce antique oscille entre la représentation de divinités parfaites en raison de leur caractère bisexué, tout en massacrant les enfants qui pouvaient posséder ces caractéristiques physiques. Ce phénomène vient du fait que la double appartenance sexuelle des dieux leur permet d’avoir une puissance supérieure, grâce à cela certains dieux pourraient même engendrer d’autres êtres. Or, quand cet aspect est ancré dans le réel, il ne signifie pas que quelqu’un est meilleur, mais bien que la personne concernée ne pourra pas entrer dans les codes sociaux attribués à son sexe et, dans certains cas, qu’elle ne pourra pas enfanter (comme pour Héraïs).
[1] Chapitre IV dans OVIDE, Les Métamorphoses, VIDEAU Anne (éd.), LGF : Paris, 2010.
[2] « Le terme “intersexuation” est un terme générique utilisé pour couvrir un vaste groupe de personnes dont les caractéristiques sexuelles ne correspondent pas aux “normes” typiques et binaires masculines ou féminines. Ces caractéristiques peuvent concerner des caractéristiques sexuelles primaires telles que les organes génitaux internes ou externes, les systèmes reproductifs, les niveaux d'hormones et les chromosomes sexuels, ou des caractéristiques sexuelles secondaires qui apparaissent à la puberté. » Dans « Que signifie être intersexe ou intersexué(e) », Amnesty International, France, [s. d.]. Disponible sous : Que signifie être intersexué(e) ? - Amnesty International France (consulté le 08.12.2025)
[3] Le récit est raconté par Phlégon de Tralles, écrivain et historien du Ier siècle, qui place Polycrite dans un contexte réel. Cependant, il est peu probable que cette histoire soit vraiment arrivée. Dans BRISSON Luc, Le sexe incertain : Androgynie et hermpahrodisme dans l’Antiquité gréco-romaine, Les Belles Lettres, « Vérité des mythes », Paris, 2008 [1997].
[4] Cérémonies publiques destinées à réparer une faute commise envers la loi divine. Dans « Expiation », Larousse, [s. d.]. Disponible sous : Définitions : expiation - Dictionnaire de français Larousse (consulté le 01.12.2025)
[5] DELCOURT Marie, Mythes et rites de la bisexualité dans l’Antiquité classique, Dito, 1992.
Bibliographie
BRISSON Luc, Le sexe incertain : Androgynie et hermpahrodisme dans l’Antiquité gréco-romaine [1997], Les Belles Lettres, « Vérité des mythes », Paris, 2008.
DELCOURT Marie, Mythes et rites de la bisexualité dans l’Antiquité classique, Dito, 1992.
GRONEBERG Michael, Les leçons de l’hermaphrodite. Le corps et le genre entre fantasme et réalité, in KRÜGER Oliver et WEIBEL Nadine, Die Köper des Religion - Corps en religion, Druck, 2015, pp. 95-119.
« Expiation », Larousse, [s. d.]. Disponible sous : Définitions : expiation - Dictionnaire de français Larousse (consulté le 01.12.2025).
« Hermaphrodite », Dictionnaire de l’Académie française, [s.d.]. Disponible sous : hermaphrodite | Dictionnaire de l’Académie française | 9e édition (consulté le 13.11.2025).
« Que signifie être intersexe ou intersexué(e) », Amnesty International, France, [s. d.]. Disponible sous : Que signifie être intersexué(e) ? - Amnesty International France (consulté le 08.12.2025).
OVIDE, Les Métamorphoses, VIDEAU Anne (éd.), LGF : Paris, 2010.
Provenance de l'image : https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010250571, consulté le 22.12.2025

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